2.7 Impact des changements climatiques sur les activités agricoles en zone côtière

Dans de nombreux pays comme l’Égypte ou le Bangladesh, des plaines agricoles fertiles se trouvent en zone côtière et sont essentielles pour la sécurité alimentaire des pays concernés. Avec l’augmentation du niveau de la mer, de grandes superficies de terres agricoles fertiles sont progressivement perdues. Ainsi, avec un mètre d’augmentation du niveau de la mer, L’Égypte perdrait 12-15 % de ses terres agricoles dans le Delta du Nil et le Bangladesh 16 % de sa production rizicole (Leatherman, 1995). Au Viêt-Nam, la moitié de la production rizicole provient du delta du Mékong dans le sud de pays et le cinquième du delta du fleuve Rouge au Nord, deux régions fortement menacées par une hausse du niveau de la mer (Gommes et du Guerny, 1998 ; Wassmann et al., 2004). L’agriculture des régions deltaïques de la Chine, fortement peuplées, est également à fort risque d’une augmentation du niveau de la mer (Chen et Zong, 1999).

La submersion du territoire n’est cependant pas le seul phénomène relié aux changements climatiques qui nuit à l’agriculture en zone côtière, puisque l’évolution des précipitations, la recrudescence d’événements météorologiques extrêmes et la salinisation des aquifères doivent également être pris en compte.

Souvent, bien avant que le territoire ne soit inondé de façon permanente ou intermittente, l’intrusion d’eau salée dans les aquifères rend l’agriculture irriguée impossible. Par exemple, au Bénin, en Côte d’Ivoire ou au Kenya, la culture de mangues, de noix de cajou, de palmiers ou cocotiers pourrait être rendue difficile par l’intrusion d’eau salée dans les aquifères côtiers (Nicholls et al., 2001 ; Republic of Kenya, 2002). Au Kenya, les pertes associées à la culture des mangues, noix de cajou et noix de coco s’élèveraient à 500 millions de dollars en cas d’augmentation du niveau de la mer d’un mètre (Republic of Kenya, 2002).

De  nombreux aquifères côtiers, à l’exemple de ceux du Bangladesh ou de Gaza, ont un taux de salinité de plus en plus importants, ce qui rend l’eau impropre à la consommation humaine, animale ainsi qu’à l’irrigation. Souvent, cette intrusion d’eau salée est favorisée par un pompage excédant le taux de renouvellement des aquifères, comme à Gaza, où le niveau d’eau de la nappe phréatique a chuté de 3 mètres entre 1970 et 2000 (Quahman, 2006) ou à Beijing où le déclin atteint 100-300 mètres (Jiang, 2009).

La situation est particulièrement délicate dans le cas de petits États insulaires qui ne possèdent pas d’autres sources d’eau douce. Dans les petits États insulaires du Pacifique, la population dépend pour une grande partie de son alimentation de la culture locale de tubulaires, de bananes ou de noix de coco, la rendant donc très vulnérable à l’intrusion d’eau salée dans les aquifères (Mimura, 1999). Ainsi, à Tuvalu, une partie des cultures de taro géant des marais (Cyrtosperma merkusii) souffre déjà de salinisation (Webb, 2007 dans Nakada et al., 2012). En conséquence, certaines communautés élèvent le taro dans des boites de conserves ou optent pour des variétés plus résistantes au sel, souvent difficiles à obtenir et ne faisant pas partie de l’alimentation traditionnelle (Dodds et al., 2009).

La situation est particulièrement difficile dans les grands deltas fortement anthropisés tels qu’on retrouve en Asie du Sud et Sud-Est ainsi qu’en Afrique. Ici, plusieurs facteurs augmentent la vulnérabilité du territoire. Du point de vue géomorphologique, deux influences humaines accentuent l’impact de l’augmentation du niveau de la mer :

  1. Le pompage excessif des nappes phréatiques,
  2. La rétention de sédiments par les grands barrages.

Les zones deltaïques sont des milieux dynamiques qui se constituent continuellement par l’apport de sédiments des grands fleuves qui les forment. En même temps, la compaction de ces sédiments provoque un affaissement naturel du sol. Ainsi, en accélérant l’affaissement à travers le pompage excessif des nappes phréatiques (ainsi que des nappes de pétrole dans les deltas du Mississippi ou Niger entre autres) ou en réduisant l’apport de sédiments par la construction de barrages en amont des deltas, les activités humaines rompent l’équilibre dynamique et deltas et contribuent à la subsidence de nombreuses zones deltaïques. À long terme, cela se répercute en des taux d’élévations relatifs d’augmentation du niveau de la mer plus élevés que la moyenne mondiale. Dans la majorité des deltas analysés par Ericson et al. (2006), la rétention de sédiments est actuellement la principale cause de subsidence. Les taux de subsidence des deltas dans cette étude atteint 0,5 à 12,5 mm.an−1, soit jusqu’à quatre fois le taux d’augmentation du niveau de la mer. Dans d’autres études, des taux de jusqu’à 300 mm.an−1 sont documentés (Haq, 1997).

Localement, le changement des conditions de pluviométrie ou de cycles de mousson, où celle-ci est présente, influence l’évolution des deltas. Premièrement, il peut y avoir une augmentation ou diminution du lessivage des bassins versants, donc de la sédimentation fluviale. Deuxièmement, des précipitations intenses plus ou moins fréquentes peuvent influencer le taux d’érosion des sols des deltas. Ces deux phénomènes ne sont pas seulement importants pour l’évolution du delta mais aussi pour l’agriculture puisque les sédiments fluviaux sont riches en nutriments et sont à la base de la fertilité des plaines deltaïques et que l’érosion peut emporter la couche de sol de surface, donc la plus fertile.

L’évolution des précipitations influence également la salinisation des aquifères et des eaux de surface estuariennes ou deltaïques due à  l’augmentation du niveau de la mer. Une augmentation des précipitations ralentira le phénomène tandis qu’une diminution des précipitations l’accélérera. Par exemple, dans l’estuaire du Wouri au Cameroun, une augmentation de 15 % des précipitations moyennes réduirait la pénétration d’eau salée dans l’estuaire, tandis qu’une diminution de 11 % des précipitations moyennes pourrait signifier une avancée de l’eau salée jusqu’à 70 km plus loin en amont (Niang-Diop et al., 2005 ; République de Côte d’Ivoire, 2000).

L’augmentation du niveau de la mer, les phénomènes météorologiques extrêmes, jumelés à la population en forte croissance des zones côtières et des grands deltas et de l’empreinte humaine grandissante sur les bassins versants et les ressources hydriques poseront l’agriculture de ces zones et ainsi la sécurité alimentaire et économique des population devant de grands défis. Des changements dans les pratiques agricoles, dans

les espèces cultivées, dans la gestion de l’eau ainsi que dans la protection des terres fertiles seront nécessaire afin d’y faire face.